La pensée d’Aristote

Selon Aristote, l’homme doit développer ses talents et aptitudes, ce qui est bon et vertueux en lui, pour connaître un épanouissement durable.

« LÀ OÙ VOS TALENTS RENCONTRENT LES BESOINS DU MONDE, LÀ EST VOTRE VOCATION ». LA SENTENCE QU’ARISTOTE N’A (PRESQUE) PAS DITE.

philippe nassif

Philippe Nassif, philosophe et conseiller de la rédaction à Philosophie Magazine, présente la pensée d’Aristote et analyse la citation mise en exergue par l’institut.

C’est une citation qui claque comme un slogan contemporain. Elle circule de blogs de philosophie en livres de psychologie, jusqu’à être répertoriée dans les bases de données de bibliothèques universitaires américaines. Et elle est attribuée à Aristote : « Là où vos talents rencontrent les besoins du monde, là est votre vocation ». Une sentence parfaite ? Oui, enfin à un détail près : le philosophe stagirite ne l’a jamais écrite. Et il n’aurait pu même la prononcer, du moins pas sous cette forme manifestement anachronique. C’est qu’Aristote ignorait l’idée de « vocation » : il faut attendre Augustin, sept siècle après lui, pour qu’émerge l’idée d’une âme individuelle susceptible de répondre librement à un appel du divin. À l’inverse, les anciens Grecs sont incapables de penser un « moi » moral autonome : eux conçoivent l’homme comme un sujet traversé par les forces cosmiques. Il n’y a pas d’appel du divin chez Aristote, mais un effort de cohérence. Pas de destin qui nous dirigerait mais plus simplement une aspiration au « bonheur » — « eudemonia » en grec.

Mais voilà, si elle n’est pas d’Aristote, force est de constater que cette maxime a une allure terriblement néo-aristotélicienne : qu’elle descend en droite ligne de la reprise des motifs de l’Ethique à Nicomaque par les philosophes modernes. Au prix, bien sûr, d’un déplacement radical du curseur : la priorité ne va plus au cosmos — auquel l’homme grec devait s’ordonner — mais porte sur la part personnelle que prend chaque individu dans l’appréhension et la réalisation de la vie bonne. A partir de John Stuart Mill, au 19ème siècle, jusqu’aux aristotéliciens nord-américains et contemporains tel Martha Nussbaum, Charles Taylor ou Michael Sandel, c’est en effet toute une tradition qui retraduit l’éthique perfectionniste et la psychologie naturaliste d’Aristote à l’aune de notre moderne liberté individuelle. Par eux, prend alors consistance ce précepte apocryphe où désir, raison et engagement vont ensemble.

Reprenons. À quoi correspond ce mot de « talent » sinon à la dialectique aristotélicienne de la « puissance » et de « l’acte » ? L’homme a une nature « en puissance » qu’il s’agit de « réaliser », un potentiel qui doit venir s’ « actualiser » ou, dirait Martha Nussbaum, des « capabilités » en attente de s’exprimer. Car « ce qui fait que nous sommes », écrit Aristote, ce n’est pas notre identité, mais « c’est notre activité ». Et ce qui doit être activé, actualisé, réalisé jusqu’à « l’excellence », c’est notre nature, nos vertus, notre « fonction propre ». A cette condition « la vie est désirable » énonce-t-il, car le plaisir nous gagne de surcroît : il est le signe de notre excellence à la tâche. Le fameux « flow » de Mihály Csíkszentmihályi est déjà dans l’Ethique à Nicomaque : il y a un « lien intime qui unit chacun des plaisirs à l’activité qu’il parachève, car le plaisir qui lui est intimement lié permet d’accroître l’activité. En effet, l’on juge mieux de chaque sorte de choses et avec plus de rigueur lorsqu’on se livre à cette activité avec plaisir. Ainsi deviennent géomètres ceux qui ont de la joie à pratiquer la géométrie, et leur intelligence saisit avec plus de profondeur chaque sorte de problèmes. »

Cette quête d’un bonheur lié à la réalisation de ses potentialités pourrait nous paraître de prime abord égoïste. Ce n’est évidemment pas le cas puisque la philosophie d’Aristote, là est ce qui la caractérise en propre, n’a de cesse d’articuler, finement, l’homme et le monde. Elle est une attention égale portée à ce que désire le premier et ce que requiert le second. Car il n’y a pas d’autre monde que celui-ci, affirme Aristote contre son maître Platon — lui visait un ciel des Idées pures dont notre monde ne serait qu’un reflet grossier. Le monde « sublunaire », la seule réalité à laquelle nous avons accès, est certes inachevé, instable, contingent ? Ce n’est pas là une raison de s’en détourner ou de s’en plaindre : c’est au contraire un appel à la responsabilité, à la connaissance, à la correction sinon au parachèvement du monde. D’où le rôle majeur dans l’éthique d’Aristote, du concept de « phronesis », que l’on traduit le plus souvent par « prudence » mais que rend peut-être plus précisément le mot de « sagacité ». Soit une attention à la situation dans ce qu’elle a d’unique, à ses « besoins » si l’on veut, et d’abord à ses possibles. Non pas pour s’adapter de manière cynique ou astucieuse à ce qui se présente à nous, mais pour y déployer le meilleur de soi. De fait, l’homme sagace, l’homme qui s’entend à « délibérer », l’homme qui fait preuve de prudence est celui qui s’avère « capable de voir ce qui est bon pour lui-même et pour les autres hommes », et de le désirer en même temps.

Le point est décisif car l’homme prenant soin de sa « phronesis » n’est plus seulement un travailleur mais un citoyen : il ne se contente pas d’exercer sa vertu économique mais, contribuant par ses actes au bien commun, il cultive sa nature première d’« animal politique ». C’est que la cité, pour Aristote, est le lieu où l’homme trouve à réaliser sa complète humanité. Hors d’elle, il se condamne à n’être qu’une bête (ou, plus rarement, n’est-ce pas, un Dieu). En elle, s’ouvre à lui possibilité d’accéder à la vertu, sagace et éminente, d’ « homme de bien ». Autrement dit ? C’est en mêlant le souci de soi au souci de la cité, que nous prenons soin de notre foncière vulnérabilité. C’est toujours dans la rencontre avec les autres — en tant que citoyen porté par un sens de l’amicalité, dirait encore Aristote — que chacun voit sa propre existence prendre forme.

A un élève s’interrogeant sur les fondamentaux de la vie pratique, Aristote en son Lycée aurait donc pu répondre : « là où les possibles du monde permettent d’actualiser jusqu’à l’excellence les puissances en l’homme, là est notre fin, c’est-à-dire notre bonheur ». Et il continuerait de sonner moderne à nos oreilles. Car pour lui comme pour nous, du moins la plupart d’entre nous, il n’y a pas de « Vérité » avec un grand « v » — celle de Platon ou du christianisme — à laquelle obéir, mais bien plutôt une quête prudente et incertaine de cet « eudemonia » que l’on traduit parfois de manière plus précise par « épanouissement ». Et qui est, n’est-ce pas, l’un de nos mots favoris pour dire une vie en son chemin d’accomplissement.

Philippe Nassif.

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